Ce que deviennent vraiment vos notes sur un carnet de dégustation numérique

5 juin 2025

Pourquoi la question de l’export est devenue centrale chez les amateurs

Fini le Moleskine planqué dans la cuisine ou les fiches volantes annotées à la hâte pendant un salon, le carnet de dégustation a pris un virage techno. De Vivino à Wine Notes, la plupart des amateurs jonglent désormais avec des applications pour capturer leurs impressions, scanner des étiquettes, classer les coups de cœur… Pourtant, une question revient de plus en plus souvent : que deviennent toutes ces notes ? Peut-on les récupérer facilement, les stocker ailleurs, les partager, voire les transmettre ?

En 2023, selon une étude menée par Wine Intelligence (source), plus de 42% des amateurs de vin réguliers utilisent un outil numérique pour suivre leurs dégustations. En France, cela représente près de 4 millions de personnes. Le carnet digital n’est plus l’apanage de l’œnophile-geek, il touche aujourd’hui Monsieur et Madame Tout-le-monde.

Or, là où la prise de note est grandement facilitée, la question de la propriété et de l’export des données devient moins anodine. Petite plongée dans les coulisses.

La sauvegarde, une fonction souvent sous-cotée (mais cruciale)

Première chose : toutes les applications (ou presque) permettent de sauvegarder vos entrées – mais, et c’est là que tout se corse, pas toujours sur vos propres appareils, ni sous un format universel.

Dans le jargon (promis on va traduire) :

  • Sauvegarde locale : les données restent sur votre téléphone ou votre ordinateur.
  • Sauvegarde cloud : une copie est stockée sur les serveurs de l’éditeur de l’appli (chez Vivino, CellarTracker, etc.).
  • Export : vous pouvez extraire vos infos (notes, photos, millésimes, commentaires, etc.) vers un format externe (CSV, PDF, Excel… et parfois même XML pour les plus courageux).

Or, selon une enquête de La Revue du Vin de France (LaRVF), une appli sur trois propose un export réellement utilisable sans frais additionnels. Pour les autres ? Il faut bien souvent passer à la caisse, jongler avec des options, ou se contenter d’un support technique plus ou moins réactif.

Panorama des pratiques chez les leaders du marché

Petit tour d’horizon de ce qui se passe chez les ténors du carnet digital – l’occasion de voir que, même à l’ère du numérique, tout n’est pas si simple, ni uniforme.

  • Vivino : propose l’export de certaines données via demande au support, les photos ne sont pas incluses et le format est limité (Excel ou JSON). Pas de bouton magique dans l’appli, et il faut parfois patienter plusieurs jours.
  • CellarTracker : la plateforme américaine est plus ouverte. Les utilisateurs peuvent exporter toute leur cave et leurs notes au format CSV en totale autonomie. Les photos, là encore, ne suivent pas toujours.
  • Wine Notes : l’export est possible via iCloud ou par mail au format texte ou CSV, avec des résultats variables selon le nombre de notes (des bugs sont rapportés sur les forums Reddit et Vinous).
  • Delectable : a longtemps fait l’impasse sur la fonction export, préférant la synchronisation avec le cloud maison… avant de proposer un export limité (payant au-delà d’un certain nombre de notes).

On pourrait continuer, mais vous voyez la couleur : tantôt accessible, tantôt payant, souvent incomplet (surtout côté photos). L’export n’est jamais une priorité dans le monde du carnet digital grand public.

Pourquoi cette frilosité à ouvrir les vannes ?

On pourrait croire à de la pure négligence, voire à une volonté manifeste de garder captif l’utilisateur. Ce n’est pas tout à fait faux.

  • Rétention d’utilisateur : Si l’export est trop fluide, hop, on peut quitter l’application sans regret. D’un point de vue business, intégrer des limites à l’export, c’est un moyen (pas très élégant) de fidéliser.
  • Coûts techniques : Gérer la sauvegarde de milliers de photos ou proposer tous les formats d’exportation, c’est lourd, cher et ça multiplie les risques techniques à l’ouverture des fichiers.
  • Droits et réglementations : RGPD oblige (depuis 2018 en Europe), chaque utilisateur peut réclamer une copie complète de ses propres données. Mais cela ne signifie pas que tout est automatisé, ni qu’on la reçoit sous un format vraiment exploitable par un autre outil. La plupart du temps, le strict minimum réglementaire est appliqué.

La réalité ? Les utilisateurs sont souvent dépendants d’un écosystème, séduit par la simplicité d’usage, mais rarement avertis sur l’envers du décor.

Risques et frustrations : témoignages d’utilisateurs

Il suffit de parcourir les forums spécialisés ou les groupes Facebook (par exemple, WineTech Forum, Reddit r/wine) pour tomber sur des remarques qui fleurent bon le vécu :

  • “Mon compte a été supprimé après un bug, impossible de récupérer 5 ans de notes.”
  • “J’ai migré sous Android, impossible d’exporter mes données depuis mon appli iOS.”
  • “Seule la liste des vins est dispo, tous mes commentaires sont perdus.”
  • “Pas d’export des étiquettes photos, un comble pour une appli qui pousse la reconnaissance visuelle !”

Selon une enquête de ForumViticole en 2022, près de 28% des utilisateurs de carnets numériques ont déjà perdu l’accès à une partie de leur historique, faute d’export ou de sauvegarde correcte. Une statistique qui donne envie de ressortir son vieux cahier à spirales…

Formats d’export : quelques conseils pratiques

Si vous souhaitez vraiment conserver la main sur vos précieuses notes, voici ce qu’il faut vérifier avant de vous lancer dans un nouvel outil :

  1. Le format : Privilégier les applications qui proposent le CSV ou l’Excel – ce sont les formats les plus universels, facilement réutilisables ailleurs.
  2. Photos et pièces jointes : Rares sont les applications qui proposent l’export des étiquettes scannées ou des photos. S’il s’agit d’une fonctionnalité essentielle, vérifiez-la avant de tout confier à une appli unique.
  3. Interopérabilité : Certains carnets permettent l’export puis la réimportation, ou la connexion à un compte Google/Apple pour faciliter la récupération (par exemple, OenoBooK chez les professionnels, ou Vivino dans une moindre mesure).

Petite astuce de pro : certains outils comme CellarTracker autorisent aussi l’API (récupération automatisée des données, pour qui a un peu l’âme bidouilleuse).

Que dit la loi sur votre “propriété” des données ?

Côté législation, il y a du progrès, mais cela ne fait pas tout. Si le RGPD impose à toute plateforme de vous fournir vos données sur demande (CNIL), il n’est pas précisé comment ni dans quel format. La restitution est donc souvent faite a minima (liste brute), ce qui limite la portabilité.

Autre point : beaucoup d’applications gratuites se rémunèrent grâce à la valorisation des données utilisateurs (analyse statistique, recommandations personnalisées, etc.). Rien d’illégal, tant que l’on est prévenu et que l’on peut réclamer un export… Mais cela explique pourquoi l’accès reste parfois volontairement limité.

Vers plus de liberté ? Les initiatives open-source et les évolutions à surveiller

Face à ce panorama verrouillé, certains acteurs tentent de jouer la carte de la transparence ou de l’open-source. Des carnets de dégustation comme OpenCellar ou Corkz (avant sa fermeture) permettaient une récupération totale en format simple et l’import dans d’autres plateformes. Dans le monde anglo-saxon, le débat sur la portabilité des données gagne du terrain, notamment grâce au Data Transfer Project (mené par Google, Facebook, Microsoft…), qui vise à faciliter le passage d’un service à l’autre. À ce stade, peu d’applications “vin” y sont intégrées, mais la tendance pourrait changer.

Enfin, quelques initiatives françaises émergent : le projet WINEOPI promet d’ouvrir ses API à la communauté et un export complet d’ici 2025. À surveiller pour ne plus être dépendant d’un acteur unique.

Des pratiques à changer côté utilisateurs… et éditeurs

Au final, l’export des données, c’est un enjeu de liberté et de confort pour l’utilisateur de carnet digital. On a trop tendance à oublier qu’une appli peut disparaître du jour au lendemain (exemple concret : Corkz, racheté puis fermé en 2021 sans préavis), ou être revendue à un acteur aux pratiques plus opaques. Il revient donc à chaque amateur d’être vigilant, et aux éditeurs d’aller au-delà du minimum légal en donnant vraiment la main sur l’export.

Est-ce trop demander ? Peut-être, mais c’est la condition pour que le carnet de dégustation numérique ne soit pas seulement “nouveau”, mais vraiment “meilleur” que son équivalent papier. À bon entendeur !

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