Accorder vin et cuisine végétarienne : les applis sont-elles (vraiment) à la hauteur ?

30 juillet 2025

Le boom des applications d’accords mets-vins : de la tradition à l’ère digitale

L’accord mets-vins, cette discipline aussi précise que subjective, s’est offert une cure de jouvence à l’heure de la tech. On recense aujourd’hui plus de 400 applications mobiles dédiées (source : Wine-Searcher, 2023), allant du simple générateur de suggestions au véritable coach personnalisé. Leur promesse ? Démystifier le choix de la bouteille, même pour un repas sur-mesure.

Mais si ces algorithmes savent se jouer du boeuf bourguignon, comment se débrouillent-ils face à une mousseline de céleri ou à une salade de pois chiches grillés ? La question mérite qu’on s’y attarde, alors que le végétarisme (et plus encore, le véganisme) gagne du terrain partout dans le monde. Rien qu’en France, la part de végétariens a doublé en une décennie, passant de 2 à 4% selon l’étude IFOP 2023. Pourtant, le réflexe met-vin reste encore bien ancré dans la culture carnée.

Données, algorithmes et biais carnés : que se passe-t-il sous le capot ?

Faisons simple. Une application d’accords mets-vins repose toujours sur deux ingrédients clés :

  • Une base de données recensant des mets, des ingrédients, parfois même des recettes
  • Des règles d’appariement, souvent issues de recommandations d’experts… qui, pendant des décennies, ont construit leur science sur la volaille, le canard ou le foie gras

La structure de nombreuses applications — Vivino, Wineadvisor, Pairwise ou SmartPairing, pour citer les plus téléchargées — est ainsi intrinsèquement marquée par une logique omnivore. Essayez donc de rentrer « tofu laqué » ou « steak de lentilles » : la suggestion reste hasardeuse, quand elle ne vous livre pas une blague douteuse sur le gigot.

Ce biais s’explique facilement. D’une part, les modèles se nourrissent d’exemples historiques, publiés dans des guides printaniers ou des revues traditionnelles. Or, la chronologie parle : le Guide Hachette du vin n’a commencé à proposer des accords végétariens qu’à partir de 2018. D’autre part, le manque de retours utilisateurs sur des plats végétaux constitue une faiblesse majeure de ces bases de données.

État des lieux : les applications intègrent-elles vraiment la diversité végétale ?

Passons quelques applis à la loupe. Que nous apprennent-elles quand la viande quitte le plat ?

  • Vivino : la plus grosse base de données mondiale (plus de 15 millions d’utilisateurs selon le Statista), propose une catégorie « Vegan » en filtre pour les vins, mais reste évasive sur l’accompagnement des plats végé. Les suggestions “plats” sont encore très majoritairement bâties autour des codes classiques (volailles, poissons, viandes rouges), même si on commence à voir des intitulés plus végétaux comme « gratin de légumes ».
  • WineAdvisor et Pairwise : même logique. Quelques recettes végétariennes, généralement réduites à « lasagnes de légumes », « ratatouille » ou « quiche aux fromages ». On note l’absence quasi-totale de plats vegan sans œuf ni fromage.
  • SmartPairing (appli française lancée en 2021) a tenté d'innover en intégrant la possibilité de chercher un accord à partir d’ingrédients. Mais ici encore, testez « tofu » ou « seitan », obtention : une ou deux suggestions génériques, rarement pertinentes, et pas de différenciation selon la sauce ou la texture.

En clair : la plupart des applications peinent à sortir du schéma plat principal — viande — vin. Leur vocabulaire d’accords manque encore de profondeur face à la richesse de la cuisine végétale, qui compte plusieurs milliers de recettes rien qu’en Europe (source : Eurostat, 2021).

Pourquoi la cuisine végétale déstabilise les algorithmes d’accords ?

L’équation technique n’est pas une mince affaire. À la base, les accords classiques s’articulent autour de “familles” : la viande rouge appelle un tannique, la viande blanche un blanc ou un rouge léger. Mais la cuisine végé dynamite cette logique. Ici, pas de code couleur universel, ni de structure récurrente sur la composition des sauces.

  • Les plats végétariens/vegan sont souvent basés sur la diversité des épices et des modes de cuisson : un curry de pois-chiches n’a rien à voir avec une salade grecque. Impossible de se contenter de caler un vin blanc sec ou un rosé sur tout ce qui est “légume”.
  • Texture et umami jouent un rôle clé. Certains ingrédients végétaux (champignons, tomates mûres, levure nutritionnelle) sont riches en umami, saveur qui appelle des vins souvent plus charnus ou structurés (Pinot Noir, Viognier…).
  • Présentation et garnitures sont décisives. Tofu, tempeh, légumineuses : selon l’assaisonnement ou la présence d’acides (citron, vinaigre), l’accord va totalement changer.

Peu de modèles algorithmiques, à l’heure actuelle, sont assez subtils pour intégrer tous ces paramètres. Même du côté des IA récentes (ChatGPT, Gemini), la littérature d’accords végé est encore en chantier.

Des initiatives qui bougent (un peu) les lignes

Certaines startups ou bases de données commencent à bouger. Aux États-Unis, Plant-Based Pairings (lancée en version bêta en 2023, cf. Wine Enthusiast) indexe plus de 200 recettes vegan et préconise des accords par type de sauce et niveau de protéine végétale. En France, la startup Savor & Sens expérimente l’intégration d’accords sur plats vegan dans son app test, mais le chemin reste long avant que ces fonctionnalités soient généralisées.

Selon un sondage mené début 2024 par WineTech France, 48% des utilisateurs d’applications de vin déplorent le manque d’accords adaptés à la cuisine végétale. C’est mieux qu’en 2019 (65%), mais la progression reste lente. À surveiller : certaines bases internationales (Vivino ou VinPair) recrutent désormais des œnologues spécialisés sur la cuisine “plant-based”.

Des recommandations pratiques pour les amateurs de vins… et de brocolis

À défaut de pouvoir faire entière confiance à une app, reste l’art du détour et de l’expérimentation. Quelques axes pour affiner soi-même les accords mets-vins en mode végétal :

  • Identifier l’élément central du plat : Est-ce une légumineuse, un tubercule, une céréale ? Leur texture et leur goût modèlent le style de vin à privilégier.
  • Savoir lire la partition aromatique : Épices indiennes (massala, curcuma) appellent des blancs aromatiques (Riesling, Gewurztraminer). Cuisine méditerranéenne : privilégier des rouges souples à dominante de Grenache, Cinsault.
  • L’accord umami : Tomates confites, champignons, sauce soja ou miso méritent des vins blancs structurés, voire des rouges très peu tanniques (Pinot Noir, Gamay frais).
  • Attention à l’acidité : De nombreux plats vegan (salades d’agrumes, marinades citronnées) réclament des vins avec une bonne vivacité, sans sucrosité.
  • Champagne et bulles sont souvent de merveilleux compagnons : ils tranchent la texture des plats à base de noix, graines, houmous, ou tartares de légumes.

À noter : pour le vin lui-même, vérifier que la vinification est exempte de produits d’origine animale ! Les labels « Vegan » (V-Label, EVE Vegan) font doucement leur entrée sur les bouteilles, mais rester vigilant : 80% des vins français ne sont pas (encore) étiquetés sur ce point (source : Greenpeace, 2023).

Vers une mutation des applis : ce qui pourrait (et devrait) changer

L’intégration de la cuisine végé dans les applications mobiles n’est pas une question de gadget. Il s’agit d’un véritable enjeu d’inclusivité, de modernité… et même de business. Le marché mondial du vegan food représentait 26 milliards d’euros en 2022 (Statista), et la clientèle “plant-based” est identifiée comme acheteuse régulière de vins de qualité (source : NielsenIQ).

Pour cela, les applis gagneraient à :

  1. Enrichir leur vocabulaire culinaire, avec des bases bien au-delà du trio « lasagnes – curry – salade»
  2. Tenir compte non seulement du produit principal, mais aussi des sauces, herbes, modes de cuisson
  3. Intégrer les effets d’umami, textures, amertume et équilibre gras-acide
  4. Permettre aux utilisateurs d’ajouter leurs propres recettes/cas d’usage et de noter la pertinence des accords
  5. Collaborer avec la nouvelle génération de sommeliers et de chefs spécialisés dans le végétal

On observe d’ailleurs les tout premiers essais de plateformes “open pairings”, où chacun peut référencer et commenter un accord met-vin, qu’il soit vegan, carbo ou barbecue.

L’accord parfait n’existe pas (mais la tech peut aider)

En 2024, les applications d’accords mets-vins restent globalement à la traîne sur le terrain végétarien et vegan. Le virage est amorcé, sans doute irréversible. Il faudra encore quelques années pour qu’algorithmes et bases de donnée absorbent la révolution du « sans viande », de ses nouveaux ingrédients et de son vocabulaire foisonnant. D’ici là, inventivité, ouverture d’esprit… et goût du risque restent les meilleurs atouts pour qui veut sortir du duo éternel “magret-Malbec”.

Pour chasser la routine, un œil sur les applis, un autre sur les assiettes, et surtout, l’audace de tenter l’accord improbable. Parce que, vegans, végétariens ou “flexis”, tous partagent en définitive la même envie : celle d’un peu d’harmonie (et beaucoup de plaisir) dans le verre comme dans l’assiette.

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